Lisières d'Europe 2026

Répondre
Avatar du membre
euro6
Messages : 4648
Enregistré le : ven. 26 nov. 2010 21:13
Localisation : Rouen

Lisières d'Europe 2026

Message par euro6 »

Bonjour,

après notre voyage d'automne 2024 jusqu'en Géorgie, et l'absence de toute sortie l'année dernière, nous avions choisi cette année le printemps pour une escapade de quelques semaines à travers l'Europe. Nous sommes partis de Rouen mi-avril et la boucle fut bouclée jeudi dernier.

Pour donner corps à cette balade, j'ai ressorti de mes étagères un livre paru en 2004 qui avait excité ma curiosité à l'époque jusqu'à ce qu'on puisse enfin s'en inspirer pour aller voir ailleurs ce qui se passe, ce qui se ressent dans les esprits d'européens frontaliers. Ce passionnant bouquin du journaliste Guy-Pierre Chomette et du photographe Frédéric Sautereau, paru aux éditions Autrement dans la collection "Frontières", s'intitule "Lisières d'Europe. De la mer Egée à la mer de Barents, voyage en frontières orientales".
22 ans après, et surtout douze ans après l'agression de l'Ukraine et quatre années après le début de l'invasion à grande échelle de ce pays et la guerre illégitime menée sur son territoire, nous souhaitions réactualiser, à notre humble manière, la vision de ceux qui sont confrontés directement à la présence d'une frontière avec des pays du continent européen en guerre. D'où l'emprunt, sous forme de clin d'oeil, du titre de ce document inspirant réalisé par des professionnels, pour illustrer notre escapade personnelle et sans visée éditoriale aucune.
Nous avons légèrement restreint l'amplitude géographique, en nous concentrant sur la frontière directement liée à la situation de guerre actuelle, donc en excluant la Turquie. Notre parcours suivra la frontière orientale de l'Europe, depuis la Mer Noire jusqu'à la Mer Baltique. Il reste donc trois pays frontaliers de l'Europe dans cette zone, l'Ukraine, la Biélorussie, et la Russie. Le pays agressé, le pays agresseur, et entre les deux un allié vassal de l'agresseur, ce qui représente à mes yeux une situation incroyable et inédite à l'échelle de ma petite vie. Je précise que notre but fut de suivre ces frontières au plus près, du côté européen, sans pénétrer dans aucun de ces trois pays, par choix, même si cela aurait pu être faisable quoique complexe.

Voilà donc, en préambule, la motivation qui nous guida sur ce chemin sinueux, du sud vers le nord de la frange est de l'Europe actuelle, pour tenter de ressentir sur place l'état d'esprit de ceux qui vivent sur ces lisères, et peut-être de mieux comprendre cette situation folle qui consiste à vivre dans un pays européen face à un pays en guerre.

Il va sans dire, mais je le précise tout de même, que la pire situation pour les populations est celle vécue par les ukrainiens eux-mêmes, évidemment (et certains russes, d'une certaine manière). Je dois dire également, avant qu'on ne m'en fasse la remarque justifiée, que je n'oublie pas le précédent que fut la terrible guerre des balkans entre 1991 et 1995 qui fut plus proche encore géographiquement et tout aussi illégitime, et qui blessa un peuple cher à mon coeur, mais les forces en présence n'atteignaient pas la même importance géo-stratégique à l'époque.
Toyota Hilux DC et Modulidea Mocamp "light" auto-aménagée

Ils n'auront pas notre haine.
Avatar du membre
Kalimera
Messages : 238
Enregistré le : sam. 22 mars 2025 14:30

Re: Lisières d'Europe 2026

Message par Kalimera »

nous attendons avec impatience tes images et ton récit mais attention de ne pas verser dans le raid politicomédiatique, nous ne sommes peut etre pas tous d'accord et ce serait dommage qu'on débatte plus de politique que de voyages sur ce forum si bienveillant ;)
de belles aventures en perspective en tous cas.
Avatar du membre
LumaRodeur
Messages : 1977
Enregistré le : lun. 29 août 2011 17:00
Localisation : Deux-Sévres

Re: Lisières d'Europe 2026

Message par LumaRodeur »

Et l'eau,

@Kalimera "mais attention de ne pas verser dans le raid politicomédiatique"

Tout est politique, voyager c'est politique, en parler c'est politique. :ange:
Si on est pas d'accord, on est pas obligé d'enclencher la polémique . Victor. :langue2:

C'était juste une petite remarque en attendant la suite du récit de Francis.

:hello:
Bruno
Auto-construction du Luma II
https://www.casa-trotter.com/phpBB3/vi ... p?t=9016
et nos voyages racontés sur Casa
viewtopic.php?t=16007
Avatar du membre
K_Anne_AK
Messages : 6135
Enregistré le : mer. 7 oct. 2015 12:35
Localisation : Région Parisienne
Contact :

Re: Lisières d'Europe 2026

Message par K_Anne_AK »

Bonjour,
J'ai hâte de suivre ce périple, riche en découvertes et en émotions, je n'en doute pas !
:hello:
Avatar du membre
ivecogitation
Messages : 655
Enregistré le : sam. 16 avr. 2011 20:31
Localisation : 04

Re: Lisières d'Europe 2026

Message par ivecogitation »

J'attends aussi avec impatience et curiosité la suite du récit :)
"Le voyageur voit ce qu'il voit, le touriste voit ce qu'il est venu voir" G.K. Chesterton
"Le vrai voyageur ne sait pas où il va" proverbe chinois
Avatar du membre
Oldcruiser
Messages : 1100
Enregistré le : dim. 12 déc. 2010 14:01

Re: Lisières d'Europe 2026

Message par Oldcruiser »

Une zone à la mémoire douloureuse, victime des grandes convulsions géopolitiques de notre histoire. Une sorte d'Alsace- Lorraine en bien pire.

Je me rappelle une conversation avec un descendant français d'une famille bourgeoise de Galicie, région des confins polonais et ukrainiens. En moins d'un siècle, elle fût successivement austro- hongroise, allemande, ukrainienne, polonaise, allemande, russe et enfin partagée entre la Pologne et l'Ukraine.

Chaque changement de pouvoir s'accompagnait de purges, spoliations, déportations, exécutions.

Et il ne faut qu'une étincelle pour que ça recommence...
Toyota BJ45 toit relevable alu.
Toyota Hilux Revo

https://www.youtube.com/@nomadesassocies5718
https://youtu.be/BUkYs4PbhvQ
Avatar du membre
euro6
Messages : 4648
Enregistré le : ven. 26 nov. 2010 21:13
Localisation : Rouen

Re: Lisières d'Europe 2026

Message par euro6 »

Bonjour,

je peux rassurer certaines inquiétudes exprimées plus haut, mon propos n'a rien d'une étude sociologique ou politique, je n'ai pas cette prétention là et j'en serais de toutes façons bien incapable. Par ailleurs, j'ai lu quelques milliers de pages de ces essais souvent passionnants mais parfois prétentieux et difficiles d'accès...
Il s'agit juste d'un prétexte à l'organisation d'un parcours parmi certains pays d'Europe, une sorte de "fil rouge" permettant de structurer notre escapade vers le nord. Néanmoins, je concède que cette situation que je considère hors norme, m'interpelle au plus haut point. Je ne peux me résoudre à l'indifférence.

Nous sommes donc partis de Rouen dans la seconde quinzaine du mois d'avril, d'abord par quelques sauts de puces, puis ensuite par une traversée accélérée de l'Europe Centrale, pour atteindre le point de départ de notre périple.
Un pique-nique en famille à Montrouge, puis une halte nocturne chez des amis en Gâtinais, suivie d'une nuit chez d'autres amis à Dijon, un bivouac en Alsace, une énième (mais toujours instructive) visite du Vitra Design Museum près de Bâle, une pause au lac de Constance, et enfin un (trop) court séjour chez notre amie dans la magnifique région du Vorarlberg autrichien.

Image
Non, nous ne sommes pas encore arrivés en ex-URSS... Cet imposant bâtiment d'allure pourtant très soviétique, construit entre 1928 et 1932, est la centrale hydro-électrique de Kembs, sur le Rhin, auprès de laquelle nous établirons notre premier bivouac avant de quitter la France.

Nous continuons ensuite par le sud de l'Autriche (en passant par Safelden et les ateliers de l'entreprise de réalisation de camions d'expédition Action Mobil), nous empruntons le train qui passe à travers la montagne, nous éprouvons la résistance au vent fort de notre cellule lors d'un bivouac au col de Weinebene. avant de passer en Hongrie.

Image
Lumières du soir sur les montagnes de Carinthie. Nuit chez un fermier autrichien qui nous ouvre son pré.

A ce moment, lors d'un bivouac auprès de pêcheurs hongrois, nous apprenons par notre contact en France que notre rendez-vous dans sa famille moldave est avancé de quelques jours par rapport à nos prévisions. Nous entamons alors une traversée de la Hongrie sur un rythme désormais plus rapide afin de rejoindre la frontière dans les temps.
Nous l'avions déjà remarqué lors de nos précédentes virées en Europe Centrale, mais il semble bien se confirmer que la Hongrie reste difficile à appréhender et ne s'ouvre pas aisément au visiteur. Nous pensions que le changement à la tête de ce pays jusque là assez repoussant allait améliorer les choses, mais sûrement est-il trop tôt pour pouvoir le constater, à moins qu'il ne s'agisse pas d'un véritable changement...
Le second bivouac se fera, une fois n'est pas coutume, dans un camping. Mais un camping fermé et désert, dont le portail est resté ouvert pour donner accès au lac aménagé pour la pêche et la baignade. Mais pas de baigneurs, et un seul pêcheur... Pas d'eau, pas de service, mais une belle balade au bord des étangs, et une nuit parfaitement calme et reposante dans cet immense espace dont nous serons les seuls usagers.
Toyota Hilux DC et Modulidea Mocamp "light" auto-aménagée

Ils n'auront pas notre haine.
Avatar du membre
Gillesf
Messages : 567
Enregistré le : mer. 29 avr. 2020 19:18
Localisation : Lançon Provence

Re: Lisières d'Europe 2026

Message par Gillesf »

Un bref passage en hongrie il y a près d'une dizaine d'années nous avait "laissé sur notre faim", avec le même sentiment mitigé.
Avatar du membre
ivecogitation
Messages : 655
Enregistré le : sam. 16 avr. 2011 20:31
Localisation : 04

Re: Lisières d'Europe 2026

Message par ivecogitation »

D'une lecture moins âpre, "Traverser les forêts" de Caroline Hinault. Une écriture toute en sensibilité pour évoquer le destin de 3 femmes à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie.
"Le voyageur voit ce qu'il voit, le touriste voit ce qu'il est venu voir" G.K. Chesterton
"Le vrai voyageur ne sait pas où il va" proverbe chinois
Avatar du membre
oc07
Messages : 1098
Enregistré le : lun. 13 mars 2017 10:12
Localisation : Ardèche
Contact :

Re: Lisières d'Europe 2026

Message par oc07 »

Balade très intéressante !
Lisiéres de l'Europe ou de l'UE ?
Moscou, St Petersbourg, le coeur culturel et politique de la Russie sont en Europe.
Avatar du membre
euro6
Messages : 4648
Enregistré le : ven. 26 nov. 2010 21:13
Localisation : Rouen

Re: Lisières d'Europe 2026

Message par euro6 »

Bonsoir,
ivecogitation a écrit : mer. 8 juil. 2026 15:58 "Traverser les forêts" de Caroline Hinault
Merci Annick pour ce conseil de lecture.
Il n'existe pas dans ma médiathèque préférée, mais je me fais fort de le trouver pour me plonger dans ce récit dès que possible.
Toyota Hilux DC et Modulidea Mocamp "light" auto-aménagée

Ils n'auront pas notre haine.
Avatar du membre
euro6
Messages : 4648
Enregistré le : ven. 26 nov. 2010 21:13
Localisation : Rouen

Re: Lisières d'Europe 2026

Message par euro6 »

oc07 a écrit : jeu. 9 juil. 2026 08:33 Lisiéres de l'Europe ou de l'UE ?
Tu as raison Olivier de m'alerter sur cette imprécision.
C'est juste par un souci de simplification du libellé du titre que j'utilise le mot Europe, alors que j'évoque ici bien sûr une partie des frontières orientales de l'Union Européenne.
Un excès de simplification peut nuire à la compréhension, il vaut donc mieux tenter d'être précis surtout dans ce domaine complexe de la géo-politique.

Quant au second point, la Russie se trouve sur le même continent que nous évidemment, et le peuple russe et un peuple touchant et attachant. Des liens historiques et culturels privilégiés ont été tissés depuis des siècles entre nos deux pays, et des guerres nous ont confrontés également, en tant qu'alliés mais aussi adversaires.
Toyota Hilux DC et Modulidea Mocamp "light" auto-aménagée

Ils n'auront pas notre haine.
Avatar du membre
euro6
Messages : 4648
Enregistré le : ven. 26 nov. 2010 21:13
Localisation : Rouen

Re: Lisières d'Europe 2026

Message par euro6 »

Bonsoir,

Long trajet pour sortir de Hongrie et entrer en Roumanie. Il ne nous reste que 4 jours avant notre rendez-vous, avec de longues étapes qui ne laissent pas trop le temps de flâner dans cette Roumanie pourtant plus avenante que sa voisine de l'ouest.
Nous nous réjouissons du choix de cette saison pour effectuer notre balade. C'est une première pour nous de partir si tôt dans l'année, et il se confirme que le printemps est bien une saison idéale pour ce type de voyage. La météo est encore fraîche, les paysages sont magnifiés, et l'affluence touristique est réduite, voire inexistante, ce qui nous va très bien.
Comme déjà expérimenté en Hongrie, nous n'hésitons plus à tester les campings ruraux en complément des bivouacs. Notre première nuit roumaine s'établira à Deva au camping LaCetate, au pied du château, donc. Nous sommes les seuls usagers de cet endroit atypique. Après que l'on se soit posés, le propriétaire nous rejoint pour nous expliquer que le terrain n'est pas encore vraiment ouvert (ce que nous avions pu constater...), qu'il n'y a donc pas d'électricité, pas d'eau chaude, pas de douche et juste un robinet d'eau normalement potable. Mais il se propose de faire pour nous une lessive à son domicile, et il nous ramènera le linge séché le soir même et partagera une bière avec nous avant de s'en retourner pour nous laisser seuls maîtres de l'endroit.
Voilà le genre d'accueil que l'on apprécie lorsqu'on recherche le contact avec les vrais gens. Apprendre en plus que ce personnage fut un musicien guitariste et chanteur dans plusieurs formations de rock, comme en attestent les différentes affiches qui agrémentent le bar en planches, ce sont de bonnes vibes pour requinquer notre soif d'avancer.

Image
Bivouac dans un camping roumain pas ouvert, mais accueillant tout de même

Le lendemain, nous visitons (à nouveau mais douze ans plus tard et sans la foule de l'époque) la jolie ville fortifiée de Alba Iulia, chef d'oeuvre d'architecture militaire italienne du 18ème, ancienne capitale de la principauté de Transylvanie, une des plus anciennes villes roumaines, et qui a subi comme tout le pays les dictatures successives jusqu'à la démocratie acquise il y a seulement 36 ans.

Image
Cette impressionnante sculpture disposée dans les douves de la ville fortifiée de Alba Iulia permet de ressentir la violence subie par la population au cours des différents régimes autoritaires qui ont sévis en Roumanie

Une pause nocturne dans un camping situé après Kukulodambo, où nous ne serons pas seuls mais partagerons les deux hectares de pré avec une voyageuse solo tchèque en Lada Niva. Pas de surpopulation, donc. Soirée consacrée au visionnage sur Arte.tv d'un concert du groupe de rock russe DDT que nous chérissons. Une bonne façon de se remettre en bouche la langue russe qui pourra nous servir bientôt.

Encore une longue étape sans fioriture, en traversant le pays en diagonale vers le nord-est, pour arriver dans un petit camping qui est en fait le terrain d'un particulier qui a disposé autour de sa maison 3 huttes et accepte quelques véhicules sur son gazon tondu de près. Nous serons les seuls campeurs, une hutte est occupée par une roumaine solo qui parle français. Une soirée à discuter dans notre langue maternelle, ça repose.

Ce matin, nous sommes le 1er mai, mais pas de grasse matinée car dans le quartier les travailleurs roumains s'activent plus que par chez nous : entretien de jardin et débroussaillage motorisés, construction d'un mur en musique, coupe de bois de chauffage à la tronçonneuse, maçonnerie et travaux de terrassement à la pelleteuse dans la maison voisine,...La fête du travail, connais pas.
Sur le parcours, un moine nous ouvre les portes de son monastère flambant neuf qu'il est très fier de nous faire visiter. En repartant, il nous offre des pommes du jardin du monastère, et nous souhaite la résurrection. Trop sympa !
Dans cette région des Maramures, les maisons anciennes colorées, avec leur véranda en bois, sont d'une authenticité rayonnante, leurs vergers regorgent de cerisiers en fleurs magnifiques. Sur la route, les chariots en bois tirés par un ou deux chevaux parfois faméliques, sont fréquents. Presque chaque village héberge un ou plusieurs nids de cigognes habités. Ce soir, ce sera bivouac au bord d'un lac survolé en rase-motte par une colonie de cigognes peu farouches, près de Sipote.

Image
Bivouac à distance du village et à proximité du petit lac Hälceni
Toyota Hilux DC et Modulidea Mocamp "light" auto-aménagée

Ils n'auront pas notre haine.
Avatar du membre
euro6
Messages : 4648
Enregistré le : ven. 26 nov. 2010 21:13
Localisation : Rouen

Re: Lisières d'Europe 2026

Message par euro6 »

Nous ne sommes qu’à quelques kilomètres de la frontière que nous passons au poste de Sculeni.

Ce passage en Moldavie pourrait être considéré comme une entorse à notre projet de départ qui consistait à suivre la lisière orientale de l’Union Européenne sans franchir ses frontières. En fait, en traversant le Prut, la rivière qui sépare la République de Moldavie de la région roumaine de Moldavie, c’est comme si nous entérinions le rattachement de ce pays limitrophe à notre Union. Ce faisant, c’est comme si nous repoussions la limite administrative jusqu’au contact de l’Ukraine si proche. Même si ce raccourci théorique est probablement séduisant intellectuellement, la réalité, comme souvent, n’est évidemment pas aussi simple. Cette République compte moins de trois millions d’habitants (hors diaspora) et cette population hétérogène est assez clivée, à la fois suivant un découpage démographique entre roumanophones et russophones, et également suivant le souhait ou la volonté d’un rattachement officiel à l’U.E. ou bien à la sphère d’influence russe (pays qui n’est pas encore frontalier pour l’instant). Entre les moldaves d’origine russe (et ukrainienne) et les moldaves russifiés pendant la période soviétique, auxquels s’ajoutent les minorités conservatrices, le partage est proche des 50/50. De même, la population se partage quasiment en deux moitiés égales concernant le projet d’intégration européenne, suivant des modalités qui recouvrent plus ou moins le critère précédent. Même si la présidente élue en 2020 Maïa Sandu, résolument pro-européenne, est clairement en faveur de ce rapprochement, surtout depuis l’invasion du pays voisin et la guerre qui sévit à leur porte, cette intégration n’est pas acquise, l’U.E. n’étant par ailleurs pas très pressée de voir ce rattachement se concrétiser. A cette situation déjà complexe, et je n’évoque même pas ici l’Histoire du pays tiraillé (comme d’autre dans cette région d’Europe) entre plusieurs pôles au cours du temps et des soubresauts successifs des alliances géo-stratégiques, s’ajoute la situation territoriale de ce pays partagé entre deux entités que sépare le fleuve Nistru (Dniestr). Sur sa rive gauche, la portion de territoire limité par la frontière avec l’Ukraine est une zone administrée, de fait, par la Russie qui y stationne des troupes militaires depuis l’”intervention” russe de1992, sans aucun consentement international. Cette région séparatiste de Transnistrie, qui représente 18% du territoire de la République de Moldavie, est devenu un Etat autoproclamé depuis cette guerre d’annexion, et n’est reconnu par aucun Etat, ni même (ironiquement) de la Russie.
On pourrait aisément, sans les confondre néanmoins, rapprocher la situation de la Moldavie de celle de la Géorgie, ou même de l’Ukraine. Ces trois pays souverains ont vu leur territoire amputé par l’invasion et l’annexion d’environ 20% de leur surface par leur belliqueux voisin (Transnistrie pour la Moldavie, Abkhazie et Ossétie du Sud pour la Géorgie, Crimée et Donbass pour l’Ukraine), au cours de guerres d’agression illégitimes en 1992, 2008 et 2014 jusqu’à aujourd’hui, faisant des centaines de milliers de morts (de part et d’autre).

Donc nous passons la seule frontière de ce voyage, avec l’habituelle curiosité des douaniers pour notre équipement peu banal. Environ une heure et demie entre l’arrivée dans la file d’attente d’une quinzaine de voitures seulement au poste roumain, et la sortie du poste moldave un peu plus inquisiteur. A cela il faut ajouter le temps nécessaire pour récupérer la vignette indispensable en Moldavie pour circuler sur le réseau routier. L’automate de la station service ne prend les cartes de paiement, il faut donc trouver un distributeur de billets de banque un peu plus loin (qui me délivre d’abord des euros suite à une erreur de manip…), puis une autre station qui accepte finalement la carte. Nous pouvons enfin engager notre trajet, mais nous n’avons pas parcouru cinq kilomètres qu’une voiture de police nous poursuit, nous dépasse et nous intime l’ordre de nous arrêter… Probablement alerté par nos différents allers et retours juste après la frontière (dont un arrêt pipi dans un petit chemin inondé), ou tout simplement motivé par une curiosité permettant d’occuper leur oisiveté, le couple de policiers effectue un contrôle en règle, et s’intéresse en particulier à cette fameuse vignette que, dans la précipitation à partir nous avons rangé quelque part sans pouvoir la retrouver immédiatement, juste pour faire un petit peu monter la pression… Le chef policier est accompagné d’une jeune femme policier, peut-être en stage de formation vu son jeune âge, qui a pris en main la traduction de nos échanges avec son smartphone. Après les vérifications d’usage sur leur système informatique particulièrement lent, nous pouvons enfin repartir.

Avec tous ces contretemps, nous sommes en retard à notre rendez-vous avec la cousine de Nikola notre contact en France. Elle nous attend sur le lieu d’un festival qui se déroule sur le terrain de foot-ball du village, et dont l’attraction principale est un concours organisé pour sélectionner les meilleurs groupes de chants et danses folkloriques présentés par une douzaine d’écoles du canton. Le public assez nombreux, constitué principalement des familles des jeunes participants au concours, est assis sur des ballots de paille recouverts de natte de tissu, et les groupes d’enfants se produisent chacun leur tour sur une esplanade herbeuse en guise de scène. Un jury se charge d’évaluer les prestations et de remettre les prix à la fin du concours, tout cela dans une ambiance bon enfant, justement. Autour de cet espace une douzaine de stands présente des travaux d’artisanat local variés, objets en bois, tapisserie, broderie, miel,… Cette fête locale qui tourne chaque année d’un village à l’autre est manifestement faite pour créer du lien et faire se rencontrer les gens qui n’ont pas forcément beaucoup d’occasions de bouger de leur village. Des transports en communs nombreux ont été affrétés à cette occasion pour déplacer les groupes de participants et de spectateurs jusqu’au lieu du festival et assurer leur retour.

Image
La compétition reste bon enfant.

Notre guide improvisée est rejointe par son amie pour nous accueillir, elles sont toutes deux enseignantes, et pratiquent la langue anglaise. Nous sommes introduits auprès de l’organisatrice de ce festival qui nous accueille comme des hôtes de marque dans ce village perdu qui ne doit pas voir passer beaucoup de touristes… L’organisation nous offre le repas traditionnel que nous prendrons pendant une pause bienvenue à proximité d’un monastère et de son cimetière. Ici les tombes sont très fleuries, pas de caveau ni de pierre tombale, une simple croix de métal souvent peinte en bleu, parfois une photographie et surtout un petit banc et une table pour se restaurer et se reposer aux côtés de l’être aimé. C’est un droit très humain, pas lugubre comme souvent chez nous, au contraire ouvert sur la nature, en général bien situé par rapport au paysage, faisant partie de la vie.

Image
Lieux de recueillement personnel au charme suranné.

Nous continuerons avec une visite d’une salle de réception financée par des fonds privés mais accessible aux villageois pour s’y rassembler et organiser des fêtes comme celle en préparation pour ce soir. Nous rencontrerons également la maire du village qui nous présentera le petit musée de la vie locale recréée dans une maison typique entièrement restaurée avec son toit de chaume. Nous partageons un repas informel avec le père de Nikola, notre ami moldave installé en France, L’accueil est chaleureux avec le traditionnel et incontournable verre de raki, poisson frit, fromage de brebis, saucisson et vin rouge. Car ici, chacun dans son jardin cultive sa vigne. Notre hôte propose que nous installions notre voiture dans la cour de son voisin absent pour y passer la nuit en toute tranquillité.

Image
Bivouac au village

Puis la cousine de Nikola nous fait visiter l’école maternelle où elle enseigne depuis maintenant douze ans. Nous constatons que ses conditions de travail semblent tout à fait correctes. L’équipement de l’établissement qui comprend également un enseignement spécialisé pour enfants autistes avec des locaux et du matériel adaptés, tranche avec la pauvreté visible de ce village isolé.
Ses parents nous invitent ensuite à venir prendre un café chez eux. En fait le café commence par un grand verre de raki, puis un verre de vin rouge maison, puis une ribambelle de plats arrive sur la table, et la discussion se prolonge jusqu’à la nuit tombante. Nous regagnons notre voiture installée à l’autre bout du village en empruntant les ruelles de terre dans la nuit.

Ce fut une journée bien remplie, pleine d’activités et riche d’émotions.
Toyota Hilux DC et Modulidea Mocamp "light" auto-aménagée

Ils n'auront pas notre haine.
Répondre

Retourner vers « Voyages terminés »